LES INONDATIONS
A Bourges. - L'Auron diminue ; l'Avenue de la Gare envahie ; La Place Parmentier formait une nappe liquide, - Chez nos voisins
Un vieux berruyer nous disait hier : "La crue de cette année peut être comparée à celle qui s'est produite en 1856. Toutes nos rivières avaient, comme maintenant, monté d'une façon prodigieuse. Le quartier d'Auron était en partie submergé, l'Yèvre et la Voiselle coulaient à pleins bords. Elles firent même une incursion sur les rives qui les côtoient.
Si ce vieux berruyer, qui loge dans la "haulte" ville, était venu, cette nuit, avec nous, faire une promenade du côté des rivières, il aurait constaté que la crue de 1856 était largement dépassée.
Mais pour que ce récit soit complet, il faut le reprendre au point où nous l'avons laissée hier.
4 heures.
L'Auron monte toujours. Le boulevard d'Auron est envahi de plus en plus. Le pont de bois qui mène à l'abattoir est gardé par la police. Le pont de pierres qui lui fait face est presque obstrué.
Gare ! Car si ce pont vient à être bouché les eaux n'auront plus un écoulement facile et le malheureux pont de bois risque fort d'être enlevé comme un fétu de paille.
5 heures.
La foule s'amasse. L'Auron monte encore. Le marinier dont nous parlions hier, met à son bateau des doubles amarres. Car celui-ci va, tout à l'heure, être au niveau du quai.
Une dépêche est communiquée par les ponts-et-chaussées. Elle annonce une crue pour dix heurs et une autre pour 2 heures du matin.
La consternation est générale.
Les habitants des rues de la Chappe, des Urbets, Casanova, du boulevard d'Auron s'apprêtent à déménager.
L'eau vient, rue de la Chappe, à 5 heures jusqu'au numéro 42.
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Dans ce sinistre, il manquait, semble-t-il, quelque chose.
L'eau ne tombait pas. Il fallait donc de la neige. Vers 5 h 1/2 , en effet, elle se prit à choir et c'était, dans ce spectacle navrant, une chose plus navrante encore.
Du ciel noir, aux eaux jaunes et sales, les papillons blancs s'écrasaient. Ils formaient en quelque sorte un trait d'union… mais un trait d'union bien triste…
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A huit heures, l'Auron augmente toujours. La lune brille. Une lune blême, blafarde. Les nuages semblent s'amuser avec elle. Ils jouent à cache-cache.
Quand la lune veut bien se montrer elle jette sur le torrent qui roule, une lueur pâle. Mais l'écume qui la reçoit prend une teinte de vieil argent…
Malgré tout, et en laissant de côté le sentiment, il faut dire que ce tableau est grandiose. Il faut même dire qu'il est magnifique dans sa cruauté…
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Plaçons ici quelques détails qu'on nous donne :
Les lavoirs de M. Grandjean blanchisseur, rue Messire-Jacques, disparaissent complètement.
On dit que 2 000 draps appartenant à la troupe, dont il est le blanchisseur, ont été emportés.
L'Yèvre, qui s'était tenue tranquille avec sa petite camarade la Voiselle, commence à avoir des velleités de faire parler d'elle.
Tous les marais des Ribauds, des Communes, les jardins du Moulin-le-Roi sont sous l'eau. Les écuries du M. Pascaud, architecte, avenue de la Gare sont inondées, de même que les appartements du rez-de-chaussée de M. Barrézéle, où l'eau a pénétré par infiltration.
Une partie de la chaussée de Chappe est submergée, et les chemins des Barbottes, route de la charité, sont inondés.
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A 10 heures du soir, Bourges est entouré d'eau.
La fête sinistre n'est pas complète.
A 10 heures ½, l'Yèvre déborde, et pour ne pas être en reste avec sa voisine, la Voiselle en fait autant.
Et l'avenue de la Gare –vous entendez bien- l'avenue de la Gare, est submergée à partir de l'Eden-Concert jusqu'au pont.
Les voitures ne peuvent passer. L'entrée de la gare, par cette voie, est complètement obstruée.
Les habitants regardent ce débordement d'eau avec stupeur. Ils sont sur le seuil de leurs portes et interrogent dans la nuit. –l'allumeur de bec de gaz n'ayant pu faire son service qu'en partie- l'Yèvrette qui gronde.
La boutique de M. Marcelle, directeur du garage d'autos, situé boulevard de la République va faire, on le croit connaissance avec l'eau.
Mais tout de même celle-ci veut bien ne plus grossir.
Il y a foule aux bords de ce lac inattendu.
Que si besoin était de prêter la main aux habitants qui voudraient mettre en sûreté des objets chers, tous seraient prêts à rendre ce service.
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Mais ce n'est pas tout.
Je viens de dire que la Voiselle jalouse des lauriers de l'Yèvre avait fait des siennes. Vous allez voir.
La Voiselle a également débordé. La place Parmentier est envahie. L'allée des Soupirs n'est qu'une nappe d'eau. J'imagine qu'à cette heure, l'allée des Soupirs fait mentir son nom, car les bancs qui y sont placés sont, ce soir, complètement délaissés.
L'eau vient, là encore, jusqu'aux marches des maisons de la place. Les grands arbres, dépouillés de leur parure, ont l'air de squelettes. Leur ombre décharnée se reflète dans l'eau stagnante.
Et là encore, de temps en temps, la lune éclaire ce tableau bien triste.
Les jardins sont envahis, les habitants tremblent et la Voiselle mêle son grondement à celui de l'Yévrette et de l'Auron.
A 2 heures du matin la situation est la même partout.
La ville est environnée d'eau, mais les nuages, couleur d'encre, s'effacent.
Des étoiles brillent. Le firmament devient vierge de toute tache.
Le beau temps va-t-il revenir ? va-t-il apporter avec lui ce que tout le monde attend, c'est-à-dire le retrait des eaux dans le lit qui leur est destiné et qu'elles devraient bien ne jamais quitter ? Nous osons l'espérer…
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A l'issue du Conseil municipal qui avait lieu hier soir, M. le Maire, les adjoints et un certain nombre de conseillers municipaux sont allés visiter les lieux inondés dont nous venons de parler.
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LA CRUE AUJOURD'HUI
Après la lune avec ses reflets blêmes, voici, ce matin, le soleil.
Les deux font la paire. L'un et l'autre éclairent le sinistre qui dévaste une partie de notre ville.
Les feux dont Phébus essaie de nous inonder –par ironie sans doute- permettent à bon nombre de nos concitoyens de se rendre avenue de la Gare, près de l'Abattoir et aussi place Parmentier.
Avant de parler des crues des rivières qui s'appellent l'Auron, l'Yèvre et l'Yèvrette, qu'on me permette d'ouvrir une parenthèse et de donner l'avis suivant communiqué par M. le Maire :
"Le Maire de la ville de Bourges fait connaître aux habitants qu'en raison de l'approvisionnement restreint d'eau potable existant actuellement dans les réservoirs, ils sont priés de ne consommer que l'eau strictement nécessaire aux besoins de la table et d'éviter tout gaspillage".
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Ce matin, en allant place Parmentier, nous avons eu la bonne fortune de rencontrer un ami qui connaît les cours d'eau qui sillonnent notre ville.
Je transcris fidèlement ses observations,
-La Voiselle, m'a-t-il dit, au pont Saint-Privé, est grossie par plusieurs cours d'eau : le Pallouet, le colin et un bras de l'Yèvre.
"L'Yèvre en a trois… de bras.
J'ai répliqué :
- La Voiselle est bien gentille. Si, avec trois bras, elle en met un à la disposition de l'Yèvre, c'est qu'elle est d'une nature accommodante.
Mon ami a ajouté :
- Mais au pont St-Ambroix la Voiselle devient l'Yèvre.
Si j'avais été un des héros de Jules Moinaux, j'aurais répondu :
- ça me fait de la peine ! mais je ne me suis pas permis cette réplique.
- Au Moulin St-Sulpice, à continué mon ami, l'Yèvre est grossie par l'Auron puis elle redevient elle-même.
"En amont de la fosse des Trois-Allemands l'Yèvre reçoit les eaux du Moulon, de la Voiselle, de l'Auron et le l'Yèvrette.
A mon humble avis, cette rivière reçoit beaucoup trop d'amies…
Un fonctionnaire des ponts-et-chaussées me donne les renseignements suivants :
"La ligne de Dun à Laugères est coupée en trois endroits et notamment à Verneuil sur une longueur de 500 mètres. Elle est coupée entre Laugères et Sancoins à Vornay. Elle est coupée entre Laugères et St-Amand.
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A la police on nous annonce que Mrs Sensever, commissaire central Molinier, commissaire de police, ont demandé que quatre prolonges d'artillerie viennent aider aux habitants à déménager.
En effet, celles-ci arrivent, mais un bruit court. On chuchote :
- L'école de la rue du Bouillet n'est plus qu'une île, celle de la cour Chertier s'effondre.
Nous courons à la Cour Chertier....
Source Archives Municipales : 4S21 la «Dépêche du Berry», 23 janvier 1910

